Le sens du jeu comme facteur de réussite pour les pongistes français.
Sport national en Chine, le tennis de table mondial est aujourd’hui largement dominé par les Asiatiques. Outre le nombre important de licenciés, cette domination s’explique par la nature de leurs entraînements comparativement à ce qui se pratique en Europe. Un enfant chinois joue en moyenne trois fois plus qu’un européen, du fait de l’emploi du temps scolaire de ces derniers et des réticences des parents qui souhaitent, souvent, leur assurer un avenir professionnel. Cette différence dans le volume de jeu entraîne des stratégies différentes qui conduisent les entraîneurs asiatiques à travailler essentiellement sur la répétition gestuelle en utilisant de façon privilégiée le panier de balles. Cet outil a l’avantage de développer les qualités physiques des pongistes au détriment, généralement, d’un perfectionnement technico-tactique personnalisé. Au regard des contraintes citées ci-dessus, les Français ont tendance à fonctionner selon un modèle mixte qui consiste à travailler à la fois sur les schémas tactiques et sur la répétition de routines au panier de balles. Pour autant, les entraîneurs comme les joueurs ne semblent pas toujours assez sensibilisés sur le sens du jeu, et ont parfois tendance à le minorer au profit de la sacro-sainte technique. Or, une solution de rééquilibrage se trouve peut-être là.
Dans l’optique de repérer des pistes possibles de formation de pongistes de haut niveau, nous avons soumis à la lecture de Jacques Mommessin, entraîneur national de tennis de table en fonction à l’INSEP (aux côtés de Patrick Birocheau, Michel Blondel, Jean-Claude Decret, Stéphane Hucliez et Rozen Jacquet-Yquel), un ouvrage certes ancien mais a priori riche en renseignements, celui de Raymond Verger, Ping-Pong. Théorie et tactique, publié en 1932. Même si le caractère désuet de l’ouvrage se vérifie dans l’absence de certains concepts nouveaux comme celui de « ventre pongiste » (il s’agit du point faible du pongiste, l’endroit où en prise orthodoxe il hésite parfois à jouer en coup droit ou en revers), les propos de l’auteur conservent leur pertinence sur les plans psychologique et tactique. L’auteur énonce ainsi certaines vérités atemporelles qu’il ne faut jamais minorer à l’entraînement. Il souligne combien le fait de développer l’intelligence de jeu et l’esprit critique par une connaissance culturelle du « ping » est incontournable dans le développement de l’autonomie d’un joueur de haut niveau. Jacques Mommessin insiste d’ailleurs sur cette première phrase du chapitre : « Ce qui donne à mon sentiment, un caractère passionnant au ping-pong, c’est la lutte ». Le tennis de table consiste à piéger l’adversaire, à le déstabiliser, à le « tuer » symboliquement comme dirait Bernard Jeu ; or, c’est bien en parvenant à inscrire le joueur de haut niveau français à la fois dans cette dynamique de construction intelligente du gain de la partie mais aussi dans la créativité technique qu’une victoire au plus haut niveau international est aujourd’hui possible. Raymond Verger ne se doutait certainement pas combien finalement, dans un contexte très différent de celui qu’il connaissait durant l’entre-deux-guerres, ses propos conserveraient pour longtemps leur lot de vérités.
Il est nécessaire à l’entraînement, au-delà du développement des qualités physiques et d’une excellente technique, de garder en fil conducteur cet esprit malin et combatif qui doit animer tout pongiste. L’entraîneur ne doit pas minimiser la dimension formative des situations de duel qui permettent, en plus d’une automatisation des schémas tactiques, de maintenir le plaisir de défier. Employées de manière très fréquente lors de la formation de jeunes joueurs, les exercices possédant une dimension ludique et compétitive ne doivent pas disparaître de l’entraînement des élites, car si la recherche de perfection dans le sport de haut niveau s’appuie sur l’évolution du matériel, le développement de la technique et des qualités physiques, l’essence même du jeu, la lutte, revêt aussi un poids considérable dans la performance. Par conséquent, même si les entraîneurs doivent cultiver ce modèle mixte d’entraînement, il ne leur faut jamais perdre de vue le travail d’intelligence à la table. Certains temps doivent être consacrés au volume de jeu et au travail de régularité au panier de balles, d’autres doivent être réservés à l’aspect ludique (quitte à modifier les règles, les surfaces de jeu ou l’espace) pour développer en permanence l’adaptabilité des joueurs (solliciter ses choix) tout en conservant un niveau de motivation optimal (prendre du plaisir à l’entraînement).
Source primaire
Verger R, Ping-Pong. Théorie et tactique, Paris, Grasset, 1932. Ce livre présente en quelques chapitres les divers compartiments du jeu au tout début des années trente, tant sur le plan des techniques que des aspects tactiques. C’est le premier ouvrage français publié sur cette activité.
Rédacteurs
Thomas Bauer (bauer.thomas@orange.fr) et Doriane Gomet (doriane.gomet@wanadoo.fr), enseignants à l’Institut national des sports et de l’éducation physique, spécialisés dans l’histoire du sport et des techniques de l’entraînement.
Éditeur
Comité éditorial européen
Mots clés
Sens du jeu, logique de duel, autonomie, construction
Sports ciblés
Tous les sports construits sur une logique de duel.
Lectures suggérées
Bouet M, Signification du sport, Paris, L’Harmattan, 1995.
Jeu B, Analyse du sport, Paris, PUF, 1992.
Bauer T. et Gomet D. Tennis de table : le service en question, Les Cahiers de l’entraîneur, no 3, été 2007, p. 30-35.